Qui sont les philosophes ?

La question de l’expertise philosophique dans les médias français

J’ai commencé à m’exprimer publiquement sur des sujets philosophiques pendant ma thèse. Depuis le début, ma démarche est à la fois de vulgarisation (transmettre des connaissances ou des concepts) et d’analyse (proposer une analyse d’une situation donnée), et ce dans le domaine que j’étudie, la médecine. En plus d’être bavarde sur Twitter, j’ai tourné quelques vlogs de thèse sur YouTube, mi-sérieux, mi-humoristiques. En 2018, au milieu d’une controverse sur l’homéopathie, j’ai répondu à une interview pour Slate. À partir de là, je me suis aventurée sur un plateau TV (avec les cheveux bleus), puis j’ai enchaîné d’autres interviews, que ce soit dans les médias traditionnels ou sur YouTube. Pour 2020, j’avais prévu de me rendre à une conférence de vulgarisation pour parler d’histoire de la médecine, de lavage de mains et d’Ignace Semmelweis. Le sort en a évidemment décidé autrement en nous confrontant plutôt à une pandémie et au confinement.

Toujours est-il que je pensais déjà faire beaucoup en termes de vulgarisation. J’ai même, depuis janvier, commencé à travailler sur un livre de philosophie de la médecine qui sera accessible au grand public. La pandémie a en fait précipité beaucoup de choses, en me forçant (avec d’autres) à m’exprimer encore plus sur des sujets “d’actualité”, autrement dit, en lien avec le covid-19. Dans cette note de blog, je prends un peu de recul sur tout cela. Comment se fait-il que je sois si sollicitée par les médias alors que je ne suis que docteure en philosophie ? Qu’est-ce que cette activité publique me coûte ? Pourquoi je le fais ? Qu’est-ce que cela signifie pour la figure du “philosophe” en France ?

Dans Funny Face (1957), Audrey Hepburn joue une passionnée de philosophie, vite désabusée par le milieu

Pandémie et confinement

Dès février et le début de la pandémie, les échos entre ce qu’il se passe et ce que je connais de ma discipline se multiplient: désaccords entre experts, récolte des données scientifiques, fiabilité des modèles épidémiologiques, décisions de santé publique, problèmes éthiques, etc. Je songe aussi à des épisodes d’histoire de la médecine qui semblent se rejouer. Un an avant la pandémie, j’animais une séance de cours sur les maladies émergentes et j’expliquais à mes étudiant.e.s en médecine, “qu’une pandémie était probable, peut-être lorsqu’ils seraient médecins” (j’étais finalement trop optimiste). Si à ce moment-là je réfléchis beaucoup, je n’ai pas forcément de conseils ou d’avis à émettre sur la situation, qui est très compliquée et où l’incertitude demeure sur beaucoup d’aspects. Les collègues philosophes de la médecine ont également les méninges qui tournent et je me tiens au courant de ce qu’ils et elles écrivent sur Twitter.

Une philosophe au chômage

De mon côté, je suis pendant le confinement au chômage, ce qui paradoxalement est une situation stable, car ma vie ne change fondamentalement pas, ni en termes de conditions de travail ni en termes de rémunération. Je n’ai aussi pas à gérer le passage des cours en ligne, puisque je n’enseigne pas. Cela signifie par contre que je suis à ce moment-là en train de chercher un emploi, dans un contexte où certaines perspectives sont écartées ou chamboulées par le confinement et la pandémie.

C’est à ce moment-là que l’affaire “Raoult” et “chloroquine” éclate. Raoult, dès le début, entraîne les philosophes malgré eux dans le débat, en se réclamant “épistémologiste” (sic). Il justifie la plupart de ses positions controversées soit par des arguments épistémologiques sur la méthode soit par des arguments éthiques. Autrement dit, la philosophie est au coeur de sa stratégie de communication. Le problème c’est qu’il raconte peu ou prou n’importe quoi. Très énervée, je relis quelques papiers de philosophie en éthique médicale et je publie sur un coup de tête une réponse à Raoult, ici sur Medium. Ce qui me pousse à agir est la véritable instrumentalisation de la philosophie par Raoult pour défendre ses idées (alors qu’il n’y connaît absolument rien), instrumentalisation qui a joué un rôle important, selon moi, dans le succès médiatique de ses positions, en surfant sur le “capital sympathie” de la philosophie. Pour être très honnête, je ne me demande pas si mon article peut me nuire professionnellement, car de toute façon, j’ai peu d’espoir que mes diverses candidatures réussissent. Je me dis, autant être utile, advienne que pourra. Malgré tout, à chaque fois que je prends la parole publiquement, je me demande vaguement, dans un coin de mon esprit, s’il est bien sage de faire cela pour le futur de ma carrière. En général, je ne me demande pas si cela peut me “réussir”, c’est l’inquiétude qui domine.

58 000 vues pour la philosophie

Je ne m’attendais pas que cet article sur Medium ait autant de succès. Au moment de cliquer sur “publier”, une partie de moi culpabilisait d’avoir gâché une journée de travail à le rédiger. Avec près de 58 mille clics, cet article risque pourtant de rester un bon bout de temps mon écrit le plus lu — pour l’université, le chiffre donne le tournis.

Je passe sur le déferlement de harcèlement et de messages désagréables — souvent sexistes — c’est évidemment un problème, d’autant plus stressant lorsqu’on n’est pas dans une situation stable professionnellement. Pendant cette crise sanitaire, le fossé s’est creusé et ce sont surtout des hommes qui ont été majoritairement interrogés par les médias. Pour la philosophie et les sciences humaines, c’est un peu la même chose. Dans l’article Wikipedia “philosophe” (qui aurait besoin d’un bon coup de poussière, soit dit en passant), la seule mention des femmes intervient comme caractéristique d’exclusion : pour être “philosophe”, nous dit-on, il ne faut d’abord pas être une femme. Je reviendrai sur ce sujet une autre fois. Ce qui m’intéresse ici est plutôt ce qu’il s’est passé après le succès de mon article sur Medium.

Les journalistes, mais aussi les vulgarisateurs ont semblé très enthousiastes de découvrir que la philosophie peut être claire, compréhensible et pertinente au sujet de la médecine (sans vouloir m’attribuer trop de lauriers…). En tout cas, on me sollicite énormément, ce qui me fait dire qu’il doit y avoir un vide, dans la sphère médiatique, au niveau d’un discours philosophique construit sur la médecine, l’éthique et la science. Si je résume, en quelques semaines, j’ai participé à trois lives YouTube et une interview radio, donné quatre interviews pour la presse et une pour une commission à l’Assemblée nationale. On me sollicite également pour écrire des articles (que je dois décliner faute de temps…). Certaines sollicitations sont parfois très insistantes et je peine à tenir le rythme. Tout ce travail est bénévole et vient s’ajouter à une campagne de concours dans l’ESR et aux travaux de recherche habituels. Je passe sur le sentiment étrange d’être laissée pour compte de l’ESR, au chômage, mais constamment sollicitée. Dans le même temps, on rédige un article à six mains avec des collègues, qu’on aura toutes les peines à faire publier par un média plusieurs semaines après. Heureusement, d’autres philosophes des sciences et de la médecine prennent le relais, s’expriment et sont sollicités à leur tour. Je crée alors un compte collaboratif, le “SAV de la philosophie”, avec des confrères philosophes, qui a pour but de centraliser les recherches d’expertise en rapport avec la philosophie.

Le manque de visibilité de la philosophie comme expertise

Ce vide médiatique en ce qui concerne l’expertise philosophique est ce qui permet à Raoult — comme d’autres — d’instrumentaliser la philosophie. Mais comment expliquer ce vide ? Pourquoi Raoult peut-il se présenter “philosophe” ou “épistémologiste” (sic) sans que cela fasse réagir ? Comment peut-il renvoyer, sous serment à l’Assemblée nationale et comme justification à ses propres pratiques scientifiques, à son “cours” d’épistémologie en ligne où il se trompe pourtant sur des définitions de base de la discipline ? Outre la faible présence de la philosophie des sciences et de la médecine dans les universités en France, il me semble que ce vide vient de la façon dont l’expertise philosophique est perçue et comprise dans la sphère publique.

Les trois “définitions” sont totalement fausses et surréalistes

La philosophie en France est extrêmement populaire. En temps normal, les sujets de bacs de philosophie font la une, tout le monde ou presque étudie la philosophie au lycée et certains philosophes (surtout des hommes) deviennent, sinon des stars, des figures publiques omniprésentes. Certains deviennent mêmes des hommes politiques. Cette situation qui semble idéale et que d’autres pays nous envient — la philosophie est valorisée et appréciée du grand public — a néanmoins des inconvénients. Le plus gros inconvénient est que la philosophie n’est souvent pas considérée comme une expertise qui permette de répondre à des questions bien précises, au contraire, elle est romantisée et mise sur un piédestal.

Trois types de “philosophes” ?

Qui sont les “philosophes” dans la sphère publique française ? Je propose une tripartition, forcément un peu caricaturale. En France, les enseignant.e.s au lycée forment évidemment le gros des “philosophes”. Ils ou elles ont tous une expertise très précise sur l’histoire de la philosophie et certains d’entre eux font un travail de vulgarisation de l’histoire de la philosophie auprès du grand public. À côté de cela, il y a les “philosophes” (souvent des hommes) dans un sens très vague “d’intellectuels” ou “essayistes”, qui s’expriment sur une variété de sujets, à partir d’un statut surplombant d’intellectuel public. C’est bien sûr une dichotomie artificielle puisque certains conjuguent les deux étiquettes, à la fois enseignants et intellectuels dans les médias.

Une troisième étiquette, qui me semble peu valorisée et perçue comme telle, correspond à la figure du philosophe comme “expert” de son domaine ou comme “professionnel” de la philosophie. En tant qu’expert, il ne serait pas invité à s’exprimer en tant que simplement philosophe, mais parce qu’il a une certaine expertise sur des sujets ou des thématiques données en philosophie (par exemple, dans mon cas, la philosophie de la médecine, la philosophie des sciences…). Attention, je ne veux pas dire que les enseignant.e.s ne seraient pas des expert.e.s, ces trois étiquettes n’étant pas mutuellement exclusives. Les chercheurs et les chercheuses en philosophie sont probablement ceux qui semblent le plus coller à cette troisième étiquette, notamment car ils produisent de la recherche sur des domaines précis, mais ils ne sont certainement pas les seuls. Lorsque je dis que cette dernière étiquette n’est pas valorisée, je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de philosophes expert.e.s de leur domaine d’étude en France — ce serait absurde — mais bien qu’ils ou elles ne sont pas toujours perçus comme tel dans la sphère publique, que ce soit par les journalistes ou par le public. Cette dernière étiquette est celle que je revendique et sur la base de laquelle je suis motivée à vulgariser et à intervenir dans les médias.

Au début du confinement, j’ai accepté de donner une interview à la radio. Le journaliste était enthousiaste que j’accepte, car, selon ses mots, il avait pu interviewer “une autre philosophe” qui n’était pas d’accord avec moi, ce qui lui permettait de présenter deux opinions distinctes sur le sujet. Comme je ne trouvais pas mon “opinion” si controversée que cela, j’étais surprise et j’ai demandé au journaliste qui était cette autre philosophe, curieuse de ses arguments et de ses thèses. En cherchant son nom dans un moteur de recherche, je me suis vite aperçu que la personne en question n’avait pas de rapport de près ou de loin avec la philosophie, étant plutôt spécialisée dans les chroniques d’opinion dans un journal conservateur. En off, j’explique le problème au journaliste. “Je n’ai pas vérifié, peu m’importe, elle écrit un livre, cela me suffit”. Bref, cela ne sera une surprise pour personne : tout le monde ou presque peut se prévaloir d‘être “philosophe.” Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que cette nonchalance permet à des personnages comme Raoult, ou d’autres, d’instrumentaliser la discipline elle-même.

Vulgariser la vulgarisation ?

Lorsqu’on m’interroge dans les médias, j’essaie d’expliquer que je ne m’exprime pas nécessairement pour donner mon opinion, mais pour apporter un point d’expertise. Tout du moins, j’essaie de distinguer explicitement les deux. En bref, je n’essaie pas simplement de faire de la vulgarisation sur un sujet x ou y — j’essaie aussi de vulgariser une certaine pratique philosophique et, avec elle, une certaine conception de l’expertise philosophique. Tout cela avec l’espoir de changer ce que “philosophe” signifie pour la plupart des gens quand ils entendent ce mot. En l’écrivant noir sur blanc, je réalise que cet objectif est peut-être un peu trop ambitieux, voire carrément illusoire. C’est à cause de cela que j’hésite à me présenter comme “philosophe” (même si les journalistes ou autres n’y manquent pas), lui préférant plutôt “chercheuse en philosophie”. En même temps, peut-être vaut-il mieux se réapproprier le terme.

Dans Funny Face (1957), Jo, Américaine passionnée de philosophie, se défend d’un “philosophe” du quartier latin

Philosophe — Docteure en philosophie (Sorbonne Univ), postdoc à l’Université de Toronto

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